Se passer de Windows : la meilleure décision de la France depuis 10 ans

La France annonce officiellement l’abandon de Windows au profit de Linux. Retour sur vingt ans de décisions numériques souveraines.

En 2026, la Gendarmerie nationale française fait tourner plus de 100 000 postes de travail sous Linux. Soit 97 % de son parc informatique. Coût des licences Microsoft sur ces postes : zéro euro.

Cette décision n’est pas récente. Elle n’est pas spectaculaire. Elle n’a fait aucune une dans les grands journaux. Et c’est pourtant l’une des décisions numériques les plus intelligentes qu’une institution publique française ait prises depuis vingt ans.


2004-2015 : La Gendarmerie montre la voie

L’amorce discrète

Tout commence en 2004. Pas par une révolution, mais par un remplacement pragmatique : Microsoft Office cède sa place à OpenOffice sur les postes de travail de la Gendarmerie nationale.

En 2006, Firefox remplace Internet Explorer. Thunderbird prend la place d’Outlook. VLC entre dans le parc standard. Chaque logiciel propriétaire éliminé, c’est une dépendance en moins, une facture en moins.

Le vrai saut arrive en 2008. La fin du support de Windows XP approche. Plutôt que de payer de nouvelles licences Windows, la Gendarmerie prend une décision radicale : créer une distribution Linux sur mesure. Ce sera GendBuntu, dérivée d’Ubuntu, conçue et maintenue en interne.

37 000 postes, puis 100 000

Le déploiement est progressif. 37 000 postes en 2013. Puis 50 000, puis 70 000. Aujourd’hui, plus de 100 000 machines tournent sous GendBuntu, dans toutes les brigades de France.

Le bilan économique est sans appel. Le coût total de possession (TCO) a chuté de 40 %. Les économies sur les seules licences : 2 millions d’euros par an. En 2009, à mi-parcours, les économies globales (support inclus) étaient déjà estimées à 9 millions d’euros annuels.

Du concret : de l’argent public réaffecté à autre chose que des royalties versées à Redmond.

La vraie leçon

Ce qui distingue la Gendarmerie des autres tentatives de migration, c’est la continuité. Pas un projet politique lancé puis abandonné au gré des élections. Une décision technique, portée sur le long terme, par des gens qui connaissent leur métier.

Le reste n’est que conséquence.


2016-2022 : L’État prend le relais

Une doctrine, enfin

La loi pour une République Numérique de 2016, dite loi Lemaire, inscrit dans le droit le principe de préférence pour les logiciels libres dans l’administration. Mais c’est surtout la DINUM (Direction interministérielle du numérique) qui va transformer ce principe en réalité opérationnelle.

En 2021, la DINUM publie son Plan d’action pour les logiciels libres et les communs numériques. Objectif clair : réduire la dépendance aux éditeurs privés, développer les compétences open source au sein de l’État, encourager les administrations à contribuer aux projets qu’elles utilisent.

L’outillage souverain

Deux produits symbolisent cette politique mieux que n’importe quel discours.

Tchap d’abord : la messagerie instantanée de l’État français, basée sur le protocole Matrix (open source). Lancée en 2019, utilisée par plusieurs centaines de milliers d’agents publics. Aucune dépendance à Microsoft Teams ou Slack, pas de données confiées à un serveur américain.

LaSuite ensuite : le pack collaboratif souverain lancé en 2025. Messagerie, stockage, agenda, visioconférence, tableurs. Le tout hébergé sur des infrastructures françaises, soumises au droit français. La réponse directe à Microsoft 365.

Le SILL (Socle Interministériel des Logiciels Libres) complète le dispositif : un catalogue officiel des logiciels libres recommandés pour l’ensemble de l’administration française, maintenu par la communauté BlueHats (les agents publics impliqués dans l’open source). Plusieurs centaines de logiciels référencés, mis à jour en continu.


2023-2026 : La confirmation

Le contre-exemple qui valide tout

Pour comprendre pourquoi la France a réussi là où d’autres ont échoué, il faut regarder Munich.

En 2003, la ville lance LiMux, projet de migration de ses 15 000 postes vers Linux. Le projet est techniquement fonctionnel. Et pourtant, en 2017, le conseil municipal vote le retour à Windows 10.

Les raisons : un manque de continuité politique, des pressions des éditeurs propriétaires, et surtout une initiative locale isolée, sans soutien institutionnel fort. LiMux était un projet de mairie. GendBuntu est une doctrine d’État.

La différence est fondamentale.

Les nouvelles raisons de migrer

En 2025, le contexte géopolitique donne une urgence nouvelle à ces questions.

Microsoft détient encore entre 86 et 90 % du marché de la bureautique dans le secteur public français. En juin 2025, Microsoft France a reconnu devant le Sénat être légalement tenue de transmettre les données de ses clients en cas d’injonction américaine, y compris pour des données hébergées en Europe. C’est le Cloud Act dans toute sa brutalité.

Même sans injonction judiciaire, les tarifs parlent : Microsoft a annoncé une hausse de 33 % de ses licences pour juillet 2026. Pour les administrations restées sous Windows, c’est une augmentation non négociable, sans alternative si aucun plan de migration n’a été engagé.

L’ANSSI a mis à jour sa doctrine en février 2026, intégrant officiellement l’open source comme levier stratégique de sécurité. La directive NIS2, pleinement en vigueur, renforce les obligations de cybersécurité pour les administrations et infrastructures critiques.

Les chiffres de 2025

Les résultats sont là.

Les commandes cloud de l’État ont atteint 84 millions d’euros en 2025 (+62 % par rapport à 2024). Parmi ces commandes, 99 % ont été orientées vers des fournisseurs européens. Le label SecNumCloud, standard de sécurité français le plus exigeant, a été obtenu fin 2025 par cinq fournisseurs : OVHcloud, Cloud Temple, Outscale (Dassault Systèmes), Oodrive et S3NS (Thales et Google). Ce dernier mérite une mention : coentreprise entre Thales et Google, S3NS garantit que les données restent sous droit français, mais l’architecture n’est pas exempte de toute empreinte américaine.

Sécurix et Bureautix : le passage à l’acte

Le 8 avril 2026, la DINUM franchit une nouvelle étape. Elle annonce officiellement l’abandon de Windows au profit de Linux pour ses propres agents, et publie deux projets open source qui concrétisent cette ambition.

Sécurix est une configuration durcie de NixOS, développée avec le soutien de l’ANSSI. Pas un fork, pas une distribution traditionnelle : un socle déclaratif (Infrastructure-as-Code) qui applique les recommandations de sécurité les plus exigeantes de l’agence. Authentification par clés matérielles FIDO2, Secure Boot, chiffrement TPM2 : la sécurité est construite dans la configuration, pas rajoutée après coup. Le code est publié sous licence MIT sur GitHub (cloud-gouv/securix).

Bureautix s’appuie sur Sécurix pour délivrer un environnement utilisateur complet, prêt à l’emploi pour un poste de travail bureautique. Il remplace également la dépendance à Active Directory de Microsoft par une gestion de configuration via Git.

Le déploiement immédiat concerne les 250 agents de la DINUM. Mais l’horizon est plus large : la CNAM engage la migration de ses 80 000 agents vers LaSuite Numérique, et la fonction publique française compte plus de 2 millions d’agents au total. Chaque ministère devra présenter son plan de réduction des dépendances à l’automne 2026.


Post-scriptum : et moi dans tout ça ?

J’ai effectué ma propre migration Windows vers Linux en ce début d’année 2026. Ces initiatives, je les connaissais. GendBuntu, la DINUM, le SILL : autant de signaux que j’avais suivis au fil des années, avec l’intérêt du dev qui regarde ce que font les grands comptes avant de se décider.

Ces exemples ont pesé dans la balance au moment de franchir le pas. Quand on sait que 100 000 gendarmes travaillent sous Linux depuis des années sans que l’institution s’effondre, le “Linux c’est pas prêt pour tout le monde” sonne creux.

La migration Linux : une décision de bon sens, prise par des institutions sérieuses, confirmée année après année par les chiffres.


Sources

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